La marine marchande

 

TEMOIGNAGES - RECITS MARITIMES

 

Premier embarquement

Le premier embarquement est un moment important dans la vie d'un marin. Selon l'époque, le genre de navigation, le type de navire, il peut être plus ou moins dur.

Exemple: La vie du mousse était bien différente sur un canot non ponté en 1932, armé à la petite pêche dans le Golfe du Morbihan que celle du mousse de sonnerie en 1959 sur un transatlantique.

Cette page est destinée à ceux qui se souviennent de leur premier embarquement (ou des autres), de mousse à commandant

Trois du BACCARAT

ou le voyage initiatique

Extrait de souvenirs du long cours - Le temps de lieutenant

Jacques SCHIRMANN

Baccarat à Pointe Noire - Août 1952

Le 7 juillet 1952, je débarquais en gare de Bordeaux, après une longue nuit de voyage qui m'amenait de Besançon via Saint germain des Fossés. J'avais en poche une lettre de la Compagnie Maritime des CHARGEURS REUNIS qui me conviait à me présenter expressément le matin aux bureaux de son agence, rue de la Faïencerie, pour embarquer à bord du "S/S BACCARAT"

J'avais à peine eu une semaine pour me retremper dans l'atmosphère familiale de ma vie natale depuis ma sortie de l'école de la Marine Marchande du Havre, diplôme d'élève en poche. Au cours de cette longue nuit de train, j'avais eu le temps de me remémorer l'année qui venait de s'écouler : à commencer par les dernières grandes vacances consacrées à la préparation du concours d'entrée à l'hydro, l'arrivée au Havre où mon père m'avait accompagné, ce concours que j'avais failli louper, parce que déjà pris par l'ambience marine, nous avions laissé passer l'heure, et cette année très studieuse sous la houlette d'éminents professeurs. Il est vrai que le caractère monacal de nos petites cellules ne pouvait que nous inciter à travailler! Enfin ce grand rêve de partir en voyage vers un certain inconnu allait se réaliser. Ce n'était pas tout à fait le voyage dont j'avais rêvé, à savoir vers l'Amérique du Sud, - ce sera pour plus tard,- mais un voyage vers la Côte d'Afrique, stage obligatoire tout juste dans le temps imparti entre mes deux premières années de cours.

Un tramway tressautant sur ses rails me débarqua à proximité des services de l'armement de la rue précipitée, où je me présentai à l'heure dite non sans quelque appréhension, un peu réconforté de ne pas m'y trouver seul. Un préposé au crâne lisse tout de noir vêtu derrière un étroit guichet m'indiqua sans autres mots aimables les formalités à effectuer auprès de la Marine, et m'invita à rejoindre le bord sans tarder, ce que je fis après m'être acquitté de mes démarches.

Je rejoingnis ensuite mon navire qui se trouvait en opération quai Baccalan, non sans avoir justifié de ma convocation à la police du port au passage des grilles, et au gardien de la compagnie qui gardait jalousement l'accès du bord. J'appris par la suite qu'il était tout dévoué aux ordres du Commandant Leclerc, Capitaine d'armement redouté et respecté de la Compagnie à Bordeaux, et que des consignes strictes l'obligeaient à rendre compte à son supérieur sans faillir de tout ce qui se passait à bord. Nul ne pouvait donc monter à bord sans une convocation ou une autorisation expresse de cette autorité suprême.(1)

Je me présentai donc au 2° capitaine: petit homme brun et velu, au sourcil brousailleux, à la mine renfrognée sans doute parce qu'accaparé par les soucis du chargement. Sans autre forme d'accueil, il m'invita à saluer le Commandant, à remettre mes papiers à l'écrivain, puis à m'installer dans le poste des élèves, et à me tenir ensuite à sa disposition.

Je m'aventurai vers les ponts supérieurs, où je savais trouver le bureau du Commandant ( 2): la porte en était ouverte, je frappai. Un "entrez" pononcé d'une voix légérement chevrotante précéda ma découverte d'un petit homme au teint mat qui me tendit une main molle et sans expression, je ne me souviens pas qu'il ait prononcé quelques mots, et je constatai, dans la suite du voyage, qu'il n'en prononça pas plus à l'endroit des élèves, dont il paraissait même ignorer l'existence! Je dois dire qu'il m'apparut terriblement vieux, bien que n'ayant que la cinquantaine, et qu'il méritait bien ce qualificatif de "vieux" attribué à tout commandant sur tout navire!

Cette formalité faite, je ne m'attardai pas plus lontemps dans ces lieux un peu considéré comme le saint des saints, où il n'est pas bon de séjourner sans motif précis, et me mis en quête de" l'écrivain". loin de trouver un auteur de roman, je rencontrai un petit homme au crâne chauve fleurant le talc et l'eau de cologne, qui s'empara de mes papiers. De fait il s'agissait de l'homme chargé de l'administration du bord, appelé ailleurs Capitaine d'armes.

Je regagnai ensuite la coursive du pont principal tribord avant, où se trouvait le poste des élèves, pour y établir mes bagages. Deux autres compagnons m'y avaient précédé de quelques jours, et ne tardèrent pas à m'y rejoindre au terme de leur journée de travail.

Ainsi, nous devions être trois élèves pour ce voyage, logés dans un espace exigu de 3 mètres sur 3, en couchettes superposées, ne disposant que de modestes caissons métalliques, d'un étroit lavabo, mais de deux hublots diffusant une honnête lumière et une ventillation correcte, en plus de l'énorme ventilateur qui tenterait de tempérer l'atmosphère moite des latitudes chaudes. Relégués sur le haut des caissons, trois casques d'un autre âge y donnaient tout de suite une ambiance coloniale.

Le plus âgé, Jean-Claude L., dit "CoCo", pour quelle obscure raison? ne m'était pas inconnu puisque nous venions de passer un an ensemble sur les bancs de l'Hydro du Havre et je fus quelque peu surpris de le retrouver ici: arborant la casquette à jugulaire et une pipe à forte odeur de gros gris, il se donnait déjà un air de vieux loup de mer et faisait état d'une certaine expérience. Déjà au cours, son originalité jointe à la fulgurance de son esprit, nous avait quelque peu étonnés.

Le second, Félix L., avait déjà une certaine pratique de la navigation, ayant précédemment navigué comme pilotin, et m'apparut d'entrée fort sympathique.

Félix Leroy - élève août 1952

Tous deux me furent précieux pour m'amariner à la vie du bord, après cet accueil un peu froid de la hiérarchie.

Tâches Dévolues aux élèves.

Après notre première année de cours, nous étions embarqués pour mettre la théorie apprise en pratique, au contact et à l'expérience des officiers que nous allions seconder, sans avoir à exercer de responsabilités réelles. Ce n'est qu'après un certain temps d'élève, que la hiérarchie du bord nous noterait digne d'exercer une fonction de responsabilité, et ferait donc une proposition allant dans ce sens au capitaine d'armement qui seul en déciderait! Il est vrai qu'il s'agissait là d'une sage mesure, car notre sens marin avait nettement besoin de s'affirmer.

Le second-capitaine, ô combien sourcilleux et colérique, comme je devais l'apprendre, décida que je ferais le quart à la mer avec lui, soit de 4 à 8 heures le matin et de 17 à 19 heures l'après-midi, tout en restant disponible pour d'autres tâches en sus de ces heures. En attendant d'être à la mer, je serais au port à sa disposition, l'une des tâches les plus communes étant d'être calier ou pointeur au cours des opérations commerciales.

C'est ainsi qu'au lendemain de mon embarquement, je fus affecté calier à la cale numéro 2. Muni d'un cahier et d'un crayon attaché par une ficelle, j'enjambai l'hiloire du panneau et descendis non sans quelque vertige jusqu'au fond l'étroite échelle de cale soudée sur la cloison avant. Je pris pied sur un lit de caisses dans cette odeur un peu aigre du bois à laquelle s'ajoutaient des effluves d'alcool. Il est vrai que nous chargions des "liquides" et que du coulage pouvait survenir lors des manutentions un peu brutales des préposés à ces tâches. C'était ma première rencontre avec les dockers, qui avaient suivi un brin narquois la descente dans l'arène de ce jeunot chargé de les surveiller. Car, en fait il s'agissait bien de cela: sous couverture d'un cahier de pointage, où j'étais censé consigner tout ce qui arrivait en cale, tâche quasi impossible étant donné la multiplicité des marques et des caissages divers, j'étais chargé de surveiller l'équipe, et de veiller au bon arrimage des marchandises. "Ouvrez l'oeil" m'avait-on dit, ce que je m'employai à faire, tandis que l'équipe poursuivait son travail sans trop se soucier de moi. Peu avant midi, j'entendis parler d'apéritif, et fut quelque peu surpris de la voir se servir un Ricard bien tassé. De fait, une caissette avait été fracturée et une bouteille subtilisée, je n'y avais vu que du feu! Et c'est tout juste si l'on ne m'invita pas à le partager!

Cela peut paraître bien léger de confier une telle surveillance à un jeune inexpérimenté, alors qu'un homme d'age averti et d'expérience eut été plus utile. Je compris beaucoup plus tard qu'il s'agissait de me faire comprendre la mentalité des dockers et leur manière de travailler, en même temps qu'apprendre d'eux les règles de l'arrimage à leur faire respecter plus tard quand j'exercerais de réelles fonctions de responsabilités. je dois dire que je n'étais pas particulièrement exalté par ce travail en cale, ressenti peut être comme une brimade, et que je fus heureux de ma première remontée à l'air libre, après cette première matinée en cale!

L'escale s'avançait, en même temps que les cales et les entreponts se remplissaient des marchandises les plus diverses, jusqu'à "barroter" 3. Ces quelques jours au port m'avaient permis de me familiariser avec le navire et les officiers du carré, jouxtant notre poste, avec lesquels nous partagions nos repas.

Vint donc le départ fixé un soir de juillet vers 18 H 00, peu après l'étale de pleine mer, de manière à bénéficier d'un léger jusant, qui écarterait notre arrière du quai et nous dispenserait de prendre un remorqueur: telle était l'impérieuse consigne du fameux Commandant L...!

Le second, traditionnellement affecté au poste de manoeuvre avant, me gardait sous sa coupe. Lorsque vint l'ordre du "chacun son poste", je rejoingnis donc mon affectation sur le gaillard d'avant en tant que préposé au téléphone. Le charpentier s'y trouvait déjà, ayant mis en branle à vide le guindeau, afin de bien purger les cylindres, et des nuages de vapeur s'échappaient des presse-etoupe en chuintant. Debout sur un marchepied, notre second s'agitait et donnait les ordres de larguer les amarres une à une; le bruit du guindeau et des bielles en action s'amplifia en même temps que planait cette odeur d'huile chaude. Entre deux nuées, le second cherchant à dominer le bruit ambiant, hurla dans ma direction, quelque chose du genre: " ...chine...sion...cheval de la vache! "( 4) . Devant mon air hébété, il hurla encore plus fort. je n'avais pas d'autre alternative que de m'emparer du téléphone et de reproduire pour la machine à tout hasard ce borborygme qui lui semblait destiné. Et le miracle se produisit: la pression fut mise sur le collecteur d'eau destiné à laver la chaîne d'ancre que l'on allait virer. En même temps que l'avant s'écartait du quai et que les mailles martelaient une à une le barbotin du guindeau avant de retomber dans le puit aux chaînes, j'appris au passage quelques expressions nouvelles chargé de les transmettre à la passerelle: " dérapée, haute et claire, ancre à poste"!

Le poste de manoeuvre fut rompu, je venais d'assister en direct à ma première manoeuvre, nous étions en route vers l'estuaire de la Gironde, et au-delà vers la côte.

La nuit m'apparut courte, lorsque brutalement tiré du sommeil, je m'entendis appeler "moins le quart", en même temps que la porte de la cabine se refermait sur une bouffée d'air frais à forte odeur de tabac. Je m'habillai aussi chaudement que prestement et gagnai la passerelle par les échelles extérieures. A priori la nuit me sembla d'encre. Un léger mouvement de plate-forme sous mes jambes et la pulsation d'orloge de la machine m'indiquait que nous avions gagné la haute mer. Des flancs du navire montaient jusqu'aux oreilles le défroissement lent d'écumes en dentelles phophorescentes s'étirant vers l'arrière.

je fis coulisser la lourde porte en bois de la passerelle et pénétrai dans son espace restreint, avec un bonjour timide du bout des lèvres. Je distinguai bientôt ceux qui allaient être quatre heures durant mes compagnons de quart. Tout d'abord, le second que j'assistais, mal réveillé semble-t-il, l'homme de barre dont le visage s'éclairait blafard à la lumière du compas, puis deux autres ombres immobiles, les hommes de veille sur les ailerons. Un méchant café me fut proposé, que j'acceptai volontiers. Peu à peu la nuit me parut plus claire et lumineuse, et remplie de belles étoiles. En même temps qu'une vague aube se dessinait du côté de l'est, les silouettes jusque là taciturnes manifestaient leur présence par quelques mots murmurés. Le second, en meilleure humeur, m'invita à reconnaître les étoiles en vue du prochain point d'étoiles, premier de ce voyage, que nous allions conjointement observer et comparer, quand l'aube serait suffisamment avancée pour dessiner l'horizon. C'était mon premier quart à la mer!

Elève juillet/août 1952

Transport de buffle ente Douala et Pointe Noire

1- il m'arriva par la suite d'aller quérir cette autorisation pour l'épouse d'un Commandant de paquebot!

2- Commandant Martin

3- être complètement remplies

4 - De fait il s'agissait de demander à la machine de mettre la pression sur le cheval de lavage, celui-ci étant le terme marin consacré à la pompe alimentant le collecteur incendie ou de lavage.

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