La marine marchande

Une Héroïne de 16 ans

 

Une héroïne de 16 ans. L'Académie Française décerne un prix Monthyon à une jeune pêcheuse bretonne

PARIS, 25 novembre 1920 — L'Académie française tenait aujourd'hui sa séance publique annuelle où, avec le cérémonial accoutumé, elle décerne les prix littéraires et les prix de vertu. M Poincaré présidait.

Parmi les belles actions dont il a parlé le récit de son éloquence habituelle, il a accordé la première place à celles qui ont valu le prix Monthyon, à une jeune fille du Finistère, Mlle Jeanne Redou, de Térénez.

Ecoutons-le : Jeanne est l'aînée de 13 enfants. Le père est le patron du sloop « Marie-Joseph ». A la mobilisation, ses deux matelots durent le quitter. Le plus âgé de ses fils n'avait pas 14 ans. Comment prendre la mer seul avec cet enfant, sur un cotre de 10 tonneaux ,Jeanne, elle, avait 16 ans.

Elle dit à son père : tu ne peux pas désarmer le bateau. Que deviendrons-nous ? Nos frères et nos soeurs sont trop petits pour travailler. C'est la pèche qui nous fait vivre. Laisse-moi embarquer Je suis grande et j'aiderai ».

Elle a tenu parole. Pendant quatre ans, elle a battu la mer, conduit le sloop comme le matelot le plus expérimenté, évitant les récifs qui barrent l'entrée de la rivière de Morlaix, tendant ou carguant les voiles, jetant les filets, cherchant dans les brisants, parmi les lames en démence, l'endroit bon à la pêche, et sur la mer immense, le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant, où se plaît le poisson aux nageoires d'argent. Et c'était ce poisson qui servait en partie à ravitailler les hôpitaux militaires de Primel et de Plougasnou.

Un jour du mois de mars 1916. la bise soufflait avec violence et la mer était grosse. La pêche terminée le petit voilier monté par Redou, sa fille et son fils se hâtait de revenir au port. Tout à coup une sirène gémit au large. C'est un vapeur anglais qui a besoin d'un pilote et qui veut attirer l'attention sur son pavillon d'appel. Mais de pilote, il n'y en a pas en vue. Toutes les embarcations sont rentrées.

Virons de bord dit Jeanne Françoise à son père, et va t'offrir. Mais toi ? Je reviendrai bien seule ! SEULE DANS LA TEMPETE il refuse. Elle insiste. Et quoique la brise fraîchisse et que la mer se creuse, il se décide à faire route sur le vapeur, l'accoste, y grimpe et laisse à la jeune fille le soin de ramener elle-même le « Marie-Joseph » au port de Térénez.

Les vagues s'enflent de plus en plus, pour soustraire la voilure à la force déchaînée du vent, Jeanne a pris les trois bandes de ris. La quille du sloop fend les eaux et le petit canot qu'il remorque se remplit jusqu'au bord. Pour le vider il faut mettre en cape.

Deux fois de suite Jeanne recommence le travail, réduit la voilure et vient dans le vent, aidée de son frère qui vide le canot. Deux fois elle reprend au milieu de la tempête sa route un instant suspendue.

A la pointe de Térénez les pêcheurs se sont assemblés, les yeux fixés avec inquiétude sur ce bateau que secoue la fureur des lames et que gouvernent seuls deux enfants.

La mère de Jeanne, une nouvelle fois enceinte, est là elle aussi, dévorée d'anxiété, suivant du regard tous les mouvements du sloop et croyant à chaque instant voir sa fille et son fils engloutis dans les flots. Mais légère et rapide la barque de pêche franchit la passe. Elle rentre au port et comme la vague l'empêche de s'amarrer à son corps-mort, elle mouille l'ancre. Jeanne amène la voile, ramasse la mâture, saute à terre et se jette frémissante et joyeuse dans les bras de sa mère.

Jeanne Redou épouse de Hervé Le Noan a été la première femme inscrit maritime.  

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